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30 août 2016 / avec1o

J ‘aime mon métier (2) : dans l’intimité du soin

Deux raisons m’amènent à rédiger cet article… La première, c’est ma réflexion vis à vis du toucher, la seconde, ce sont les patients que je vois à domicile.

Masseur kinésithérapeute, c’est être thérapeute par le mouvement. C’est aussi et surtout, toucher l’autre, en l’occurrence notre patient, quel qu’il soit, sans distinction aucune et de la même façon (c’est dans notre décret de compétences). Mais je me rends compte, et on me l’a fait remarquer plusieurs fois, que je touche l’autre, facilement, même s’il n’est pas mon patient. Je mets les mains, la pose et plus parfois, quand je connais un peu la personne. Mais de manière presque systématique en tout cas, je poserai ma main sur l’épaule quand il s’agira de dire bonjour en embrassant mon interlocuteur. Je suis une tactile dit-on, une kinesthésique plus largement (c’est mon diagnostic.. mais ce n’est pas une maladie !). J’avais rencontré Anthony, à Chabon en Isère en 2006 (merci Maud), un kiné qui proposait une initiation au massage thaï. Il fait partie des rencontres marquantes dans ma vie et pourtant je ne l’ai vu que sur ce temps de stage (« on ne connaît pas l’impact de nos actes … »). Il insistait sur le fait que notre toucher dans le massage était notre moyen de communiquer avec la personne que nous avions sous nos mains. Il pouvait être timide, agressif, léger… Bref, de ça, j’ai retenu que la main parlait, et quand je transmets, quand je chausse ma casquette de formatrice, j’enseigne que la main parle, et que ce que nous mettons dans le toucher véhicule un message et que tant qu’à faire, autant que ce message soit plein de bienveillance à l’égard de nos patients.

Nous avons beau être latins, nous sommes des pudiques, et contrairement à d’autres cultures, toucher est souvent connoté. Les thaïlandais, par exemple, ont développé une culture du toucher que je n’ai pas rencontrée ailleurs. Les cours de massage thaï étaient un pur bonheur. 7h par jour, j’étais soit celle qui touchait, soit celle qui l’était, touchée. Etre touchée… ça peut vouloir dire autre chose aussi.

Alors, voilà, en tant que praticienne, tactile et aimant toucher, je me pose parfois la question de comment les patients ressentent mes soins, et la façon dont ils sont touchés. Sont-ils touchés ?… Un film « Je vous souhaite d’être follement aimé », parlant de la recherche d’identité d’une kiné, la montrait en train de travailler. Des images sans son, de mobilisations du corps par ses mains, muées par son corps. Notre corps est aussi un outil de travail, et nous nous mettons corporellement en jeu lors de nos soins. Il y a de la proximité dans nos soins, de l’intimité certainement. Et pourtant, nous sommes professionnels, avec un recul nécessaire de thérapeute, une distance raisonnable. Je crois que l’on nomme cela de l’empathie.

Je m’étonne très souvent de ce que livrent très rapidement les patients sous nos mains. Parfois, première séance et dépôt des fardeaux de leur vie. Nous ne nous connaissons pas, et ils livrent d’eux, de leur intimité, des aspects de leur vie si personnels. Est ce le pouvoir du toucher, d’être « pris en main »? (Note pour plus tard : être attentive à toutes nos expressions courantes et leur attribuer leur réelle signification !). Plus jeune, je ne savais que faire de ce que les patients livraient, je crois qu’avec l’âge et l’expérience, c’est quelque chose que je gère beaucoup mieux. Mais on ne nous prépare pas, définitivement pas, en école, à prendre conscience des effets et du pouvoir du toucher.

Depuis presque deux mois, sur un tiers de mon temps pratiquement, je rentre dans l’intimité du domicile de mes patients. Même en métropole, des réflexions naissent de mes tournées. J’allais voir en région roannaise des patients âgés, isolés, et me disaient que n’importe qui, animé de mauvaises intentions, aurait pu nuire à ces personnes vulnérables. Je rentrais juste en m’annonçant d’un « bonjour » joyeux, le sourire aux lèvres, poussant la porte ouverte. Et souvent, j’étais attendue, parce que seule visite de l’après midi, sinon de la journée.

Je m’annonce toujours d’une volée de « bonjour » lors de mes domiciles, et j’arbore toujours mon sourire. Les portes sont ouvertes ici aussi, et il n’y a qu’à les pousser. Pour certaines, je détiens la clef, pour d’autres, on me la jette du balcon, et enfin, pour Me K., du premier étage, elle me descend un petit panier avec sa clef dedans. En repartant je referme le portail, et la replace dans ce même panier, qui remonte jusqu’à sa propriétaire. Sur un sourire nous nous quittons, nous souhaitant bonne journée, jusqu’à la prochaine fois.

Et entre temps, entre cette entrée et sortie du domicile, il y a le temps du soin, chez eux. Je me disais ce matin en massant Mr D. (qui s’est autorisé à s’endormir sous mes mains !) que j’avais de la tendresse pour mes patients. Je crois que ce sentiment naît surtout à domicile, parce que nous nous rendons chez des personnes les plus vulnérables, celles qui ne peuvent pas venir à nous. Nous en parlions avec un ami hier soir, de cette intrusion au domicile. Nous rentrons dans la vie des gens. Nous avons accès aux photos sur les murs, à l’ordre ou au désordre, au plus propre comme au plus sale, au salon, la chambre, la cuisine ou la salle de bain pour nous laver les mains. Parfois un bout de terrasse ou de jardin qui fait l’affaire quand il s’agit de rééducation à la marche… En Guyane, une partie de mon apprentissage de la culture et des us et coutumes guyanais tient au fait que je réalise des soins au domicile de mes patients. Cela m’a entre autre, permis de quadriller Cayenne et de me l’approprier au niveau de la circulation, de découvrir des merveilles de maisons tellement bien placées ou au contraire, de pénétrer dans des quartiers réputés chauds où il ne fait pas bon traîner, presque en totale sécurité car je suis légitimisée par ma position de soignante.

J’entre dans la vie de gens que je ne connais pas, qui ne me connaissent pas.

Quelques remarques, réflexions, anecdotes de ces derniers mois pendant mes domiciles…

  • ça commence toujours un peu de la même façon, je m’annonce d’un « bonjour » de bonne humeur, même de loin, même si je ne me suis pas donnée à voir, même si mon patient n’est pas en mesure de comprendre ce bonjour, et qu’il est seul chez lui
  • il existe un vrai décalage entre notre nécessité d’être à l’heure (et la pression que nous nous mettons sur la route pour ne pas nous mettre en retard), et le calme posé dont on doit faire preuve quand on s’annonce et qu’on soigne, rappelons que nos patients à domicile ne sont pas les plus vaillants, la mise en route est parfois très très très lente… Schizophrénie kinésithérapique !
  • on se déchausse à l’entrée des maisons, le domicile est un monde sans tongs (le cabinet aussi d’ailleurs… du plaisir de travailler pieds nus !)
  • chez tous ou presque, on se lave les mains au liquide vaisselle, et on se les essuie à l’essuie tout, pas celui qu’on connaît, mais le gros, le rouleau industriel. Ils en possèdent tous. Pas de serviette, de torchon, ou si peu
  • chez Me T. pas de ventilateur, et les jalousies sont cachées derrière un rideau. Je transpire à grosses gouttes sur cette femme qui ne s‘en rend heureusement pas compte, merci Alzheimer
  • chez J. ou Mr R. au contraire, c’est un froid polaire de climatisation qui nous assaille en rentrant dans la chambre. J’adore la maison de ce dernier. Elle donne sur la plage Montabo, c’est une grande maison type maison de bord de mer de Vendée, du genre maison familiale immense, toute ouverte et ventilée. Ce qui est le plus étonnant, vraiment, dans cette maison, c’est la présence d’une cheminée. Mon Dieu, mais pour quoi faire ? J’aime certainement beaucoup cette maison totalement décalée parce qu’elle me ramène à des choses connues, des codes de métropole
  • et puis, il y a les intermédiaires, les ambiances que je préfère, les maisons ventilées, pleine de courant d’air auquel se rajoute la brise du ventilateur. Ce sont en général des maisons où j’aime aller, je sais que mon corps ne souffrira pas
  • une autre raison de craindre (c’est encore du créole roannais) les domiciles, ce sont nos conditions de travail. Pas de lit réglable en hauteur, pas d’accès, pas de matériel de transfert, un travail de retournement et une nécessité de se contorsionner, sur un matelas de bébé trop petit, pour J.! Être kiné au domicile, c’est être aussi souple dans sa tête que dans son corps : interdiction d’être psychorigide mais au contraire, faire preuve de qualités d’adaptation !
  • Me P. et Me U. sont particulièrement généreuses et soucieuses de me nourrir (ce qu’elles ne savent pas, c’est que j’ai déjà pris 3kg depuis mon arrivée ici !). Ainsi ai-je droit tantôt à du couac (semoule de manioc), des piments, des papayes, citrons verts, maracujas, oranges quand ce n’est pas déjà un plat préparé dans un Tupperware. Et Me U. de préciser « tu n’es pas là pour longtemps, il faut te gâter »
  • c’est un autre détail, qui vaut tant pour le domicile que pour le cabinet. Les guyanais ont le tutoiement facile, ça donne quelque chose d’assez familier. Je n’y arrive pas très bien, et pourtant dans le principe, l’idée me plaît bien
  • comme le tutoiement, mes patientes ont le déshabillage facile. Ainsi toutes les femmes que je masse à domicile tombent le tee shirt, et le soutien sans complexe. Il m’est même arrivé deux ou trois fois de trouver E., l’aidante de Me T. torse nu, une serviette autour de la taille et des trucs en préparation dans les cheveux, à l’heure pourtant prévue de ma visite. Elle ne se couvrait d’ailleurs pas à mon arrivée. Pani poblem !
  • la télé, l’opium du peuple, est une personne à part entière dans la maison. Tantôt des émissions de cuisine (ce sont les moins pires), le tour de France, plus récemment le tour de Guyane, des challenges type télé réalité, des feuilletons indiens bollywood, des feuilletons français vieux de 20 ans… Merci Guyane première ! Mr T., qui a vécu en métropole plusieurs dizaines d’années, dans sa maison insalubre selon nos critères européens, s’informe sur Arte. Il est rare (au mieux le son est baissé à mon arrivée) qu’on lui coupe la parole à elle, à cette télé que je me refuse d’avoir depuis plus de 15 ans. La radio prend parfois le relai. Dans tous les cas, selon le pourcentage de mots créoles dans le vocabulaire de mes patients, je vous assure que gérer une conversation au milieu de ce tintamarre (les patients sont âgés et plutôt malentendants…) relève d’une acrobatique concentration !
  • avec l’HAD, j’ai eu à faire de me rendre au domicile de 2 enfants. Ces rencontres, ces moments sont particulièrement forts. Parce que ça touche aux enfants,  j’y attache donc plus d’importance. Qui plus est, tout le temps, j’y suis attendue. Je ne suis pas une visite comme parfois, je suis un soin jugé nécessaire par les familles qui investissent davantage la rééducation. Cela a donné lieu à de beaux échanges, avec les parents, entre soignants aussi. C’est une mobilisation en équipe qui me plaît, qui donne du sens au soin. Les familles vivent dans des maisons qualifiées d’ « habitat illégal ». Des constructions en bois et en tôle dans des quartiers chauds de Cayenne. Et si je me l’étais déjà dit, il y a de l’humanitaire à faire en France…

Je m’arrête là même si je pourrais m’étendre davantage… Un autre article (seulement « Si Dieu veut » (formule chère à mes patients quand je leur donne le jour de ma prochaine visite)) devrait conclure ce chapitre de « J’aime mon métier ». J’insiste un peu lourdement, mais c’est un fait. Et même si j’en ai douté un moment, même si je ne voulais plus l’exercer il y a 5 ans, même si j’ambitionne peut être de ré orienter ma pratique, je réalise ici, en Guyane, à quel point j’aime mon métier.

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